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REVUE DE PSYCHIATRIE

L’avenir d’une dénégation ?

Critiques modernes du postmodernisme

A propos de Servitude et Simulacre - de Jordi VIDAL
lundi 25 février 2008.
 

Le dernier essai de Jordi Vidal, professeur aux Beaux Arts, ravive la portée critique d’un marxisme que l’on croyait moribond ou voué à nourrir des revendications compassées, dysharmoniques avec l’état des lieux idéologiques opéré depuis 1989 et la promotion fukuyamesque ou baudrillardienne de la fin de l’Histoire. Celle-ci en fait serait sur le retour, et la guerre du Golfe, fit-on remarquer, a bien eu lieu...et plutôt deux fois qu’une. Mais en ces années, celles de la chute du mur de Berlin, le boulet du socialisme réel avait paru avoir la peau définitive du marxisme spéculatif et des vieux partis vertébrés autour du dogme. Ces partis ont implosé ou se sont reconvertis. Durant cette époque, ce qui sera dénommé aux USA French Theory triomphe, fleurit avec ses nouveaux maîtres-penseurs, issus de cette gauche contestataire, antistalinienne, soixante-huitarde, vouée à une critique de la totalité, de l’autorité, de l’universalité et des dogmes encore actifs d’un structuralisme alors en perte de vitesse.

2008, 15 à 20 ans après, au pays originel de la French Theory, le signifiant postmoderne est resté paradoxalement acritique sans avoir suscité un engouement théorique et culturel à la mesure de la réussite américaine. Comme le notait d’ailleurs joyeusement Bruno Latour : "Les Français, ayant vendu au monde entier le postmodernisme, sont fiers de n’en avoir jamais consommé, un peu comme des pushers cyniques qui vendraient de la coke mais ne prendraient que du coca... "... Il apparaît à présent que faute d’une réelle métabolisation de ce que le ferment critique du postmodernisme promouvait, l’on assiste à une sorte de levée du refoulement qui contraignait jusqu’à il y a peu les pensées de la totalité, les pensées de la modernité, à ne pas réinvestir massivement le champ culturel. La mondialisation, ce qu’on entend par là, semble constituer un des éléments déterminants dans ce revival, par son impact sociétal massif se précipitant à l’acmé de la fin de la décennie 90.

La mondialisation qui revêt les traits d’une sorte d’occidentalisation par le bas, semble (re-)mettre à la question, une modernité suffisante, arrogante et délitant ce qui persiste d’anciennes structures symboliques et formes culturelles, et promouvoir nécessairement la réinvention de modalités nouvelles de liens et de socialités, susceptibles de faire pendant à une négativité étrangement inquiétante faisant signe notamment à travers les symptômes individuels ou collectifs propres à notre époque d’extrême instabilité. Dans ce qui peut être perçu comme une -"immondialisation" - et surfant sur le vide ainsi créé, certains démagogues, certains demi-habiles selon l’expression pascalienne, tentent d’offrir des constructions idéologiques dogmatiques, ô combien modernes, susceptibles de renarcissiser à peu de frais et de manière intenable ceux qui à tort ou à raison se vivent comme les damnés de la terre (F. Fanon). Occasion ainsi de retrouver pour certaines formes discursives propres à la modernité, à la faveur d’une Histoire paraissant bégayante plutôt qu’achevée, une nouvelle scène pour exister, de nouvelles polarités simplistes tournant le dos, -au prix de réaménagements doxologiques - , concession faite à l’époque... au réel selon le sens que lui attribue par exemple Clément Rosset, à l’ambigüité, l’ambivalence, et la complexité selon un sens plus "analytique". La mondialisation nous semble ainsi à la fois, sur le versant du principe de réalité, entériner ce que le discours postmoderne révèle et "déconstruit" depuis le début des années 70 des illusions de la modernité, et générer défensivement sur le versant du désaveu, des constructions idéologiques ravivant les spectres et les démons du passé des modernes.

« L’ère du vide », de l’individu incertain ou de l’a-sujet de la perversion ordinaire (JP Lebrun) paraît ainsi avoir redonné du lustre à la nostalgie et aux discours de certains modernes. Car la rationalité émanée des Lumières, convaincue d’être adossée au progrès, ne badinait pas avec le clair-obscur, ne se perdait pas dans les réseaux spiralés, labyrinthiques, hasardeux ouverts par la déposition postmoderne des grandes dualités anthropologiques, qui prenait acte du mur du réel et de ses multiplicités, de la diversité et de la singularité, - déposition raillée comme le rappelle Vidal par P. Bourdieu. La causalité du Mal, de la négativité était apparue plus floue, plus disséminée, plus intérieure...se prétant mal aux clivages et à la logique bloc contre bloc...et aux simplifications outrancières d’une pensée fétichisée devenue slogan. La dialectique hégelienne du Maître et de l’esclave, revue par Marx et suivants, ne suffisait plus à assurer une lecture convaincante de l’Histoire, suffisante pour en saisir les ultimes déterminants et les acteurs supposés (le prolétariat). Le principe de causalité lui-même n’avait rien désormais d’évident. Post-structuralement logée, la causalité ne relevait plus d’une lecture linéaire, celle qui est servie abondamment aujourd’hui en "sciences humaines" mais bien plutôt d’une approche systémique, ouverte, inconfortable et certainement plus propice à une exégèse infinie...qu’à un arrêt définitif au stand d’un cogito en trompe l’oeil et de ses certitudes indubitables. Le scepticisme, l’incrédulité et l’ironie vis à vis des métarécits (Lyotard) avait ainsi circonstanciellement accompagné la dégénerescence du socialisme réel, et le développement de la mondialisation néolibérale dont les méfaits génèrent près de 20 après 1989 une opposition repérable semblant déprise de l’exaltation première que les « démocraties de marché » avaient pu alors susciter. Cette opposition sans rigidité organisationnelle, brouillonne, pointe du doigt depuis quelques années l’efficace de ce que le financier Georges Soros a lui-même appelé le "fondamentalisme du marché".

La situation présente témoigne ainsi d’un besoin ravivé sinon radicalisé de certitudes, d’ancrages sociétaux, identitaires et politiques, qui puissent tenir bon face à l’anomie, et permettre parallèlement projets et projections alternatives et opposables aux résurgences de divers fondamentalismes dont la fin annoncée fut là aussi peut-être plus largement souhaitée qu’assurée. (Qui n’annonçait pas la fin du religieux à la fin des années 80 ?)

Les trouées de la critique postmoderne se sont ainsi vu contestées progressivement par l’apparition de nouveaux grands-récits contraignants d’une portée qui ne s’était pas manifestée de manière aussi précise dans les années de reflux du socialisme réel où un libéral-libertarisme semblait avoir eu raison de l’hydre : apparition de divers fondamentalismes religieux mais aussi économique, auxquels la pensée postmoderne semblait ne rien offrir sinon une forme d’acceptation déraisonnable, indifférente au chaos ambiant... D’où l’accusation portée assez tôt par certains à son sujet de pensée finalement réactionnaire, contribuant à désinvestir encore davantage le champ politique, en noyant le poisson de l’oppression et de la domination dans l’acceptation du statu quo ou l’engagement gouailleur dans des luttes jugées subalternes, latérales et « spectaculaires », réalisant par là une sorte de « transfert latéral » et en pure perte, du travail critique. On pense à l’américain F. Jameson dont l’ouvrage phare, publié dans le milieu des années 80, vient d’être traduit en français et qui faisait de la pensée postmoderne, l’idéologie culturelle du « capitalisme tardif ».

Et justement Vidal s’affronte avec un certain talent dans une écriture incisive, aux « thèses réactionnaires et révisionnistes du postmodernisme » (sous titre de l’essai). Parvient-il à en réaliser la réfutation qu’il propose ? Mais réfuter quoi, le postmodernisme comme tel ou seulement certaines de ses thèses éparses, et divergentes, et en aucune manière homogènes ? L’ambigüité ne sera pas finalement levée, même si la charge semble ne pas faire de quartiers et c’est ce qui pose problème.

Vidal conteste en tous les cas - à partir d’une position marxienne - à une pensée réputée de gauche d’avoir pactisé avec les conservatismes les plus radicaux, sous l’étendard d’un différentialisme à tout va, d’un criticisme absolutisé, et d’un désaveu porté à la Chose politique. Position qui nous paraît voisine de celle souvent provocatrice d’un Slavoj Zizek. Vidal s’exerce à relégitimer le Politique comme acteur principal sur la scène de l’Histoire, scène confisquée ou dévastée par l’économisme mondialisé et s’oppose à ceux qui font figure de « compagnons de route » de cet immanentisme économique. Certains ayant pu justement parler de post-politique. Les « pomos », les postmodernes dont il exécute le portrait, on pourrait écrire « paumos » - ne sont autres que ceux qui ont ainsi tourné le dos à l’universalisme, à la lutte de classes, et à la rationalité jacobine, pour surenchérir dans la consommation spectaculaire, dans les poncifs surfant à fleur d’opinion, et un attentisme collaborationniste vis à vis d’un capitalisme prédateur et cynique, pronant comme seule réponse qui tienne, le seul repli sur la sphère individualiste des plaisirs, entérinant en quelque sorte au plan des luttes politiques, un No Future d’aucun secours. Dans cette approche les postmodernes, semblant logés à l’enseigne des Sex Pistols, seraient finalement restés enfermés dans une forme de nihilisme punk, incarnant ainsi sur le plan du discours une position esthétisante destinée à masquer en réalité les profondes accommodations avec le cynisme absolu du libéralisme qu’ils aiment à confondre avec le réel.

L’intelligence du propos de Vidal semble pourtant sur divers points emporter la conviction, quand il dénonce une langue de bois qui jour après jour contribue à entretenir la confusion dans la conjoncture idéologique contemporaine. Et l’auteur démantèle certains faux truismes insistants contribuant à façonner cette langue de bois. Exemple : l’Occident n’est pas la même chose que le capitalisme. Les Lumières furent évidemment autre chose que le méta-récit aurorisant la colonisation et l’oppression des femmes, des colonisés et des homosexuels. Ces affirmations ont eu leur temps de gloire : il est temps d’en finir avec cette débauche de plaintes et d’accusations grossières tronquant la complexité effective de la réalité historique. N’en déplaise aux passionarias du post-féminisme, aux gourous des Cultural studies ou des Post colonial studies... L’universalisme n’est pas non plus cette horreur absolue devant disparaître sous l’amas des revendications ethnico-culturelles crispées devant le sens et l’affectif (R. Debray).. Le semblable n’est pas quant à lui, une entité abstraite à biffer au plus vite. L’intégrisme religieux n’a rien à voir avec les revendications politiques aussi justes soient -elles et ne peut en aucune façon constituer un vecteur convenable de ces revendications supposément légitimes. Le politique signifiant en son émergence même la mise à l’écart des illusions religieuses. Substituer à la lutte des classes, la lutte des genres promue par les Cultural Studies depuis quelques décennies, revient à masquer les lignes d’affrontement réel de nos sociétés contemporaines et revient à s’éviter une réelle critique de la domination et du malaise social ambiant qui ne saurait se ramener à la contestation de l’ordre hétérocentré ou patriarcal selon une glose empreinte de radicalité. Une partie de la gauche française se serait aussi prise les pieds dans le tapis du conservatisme, adhérant au consumérisme le plus acéphale, invitant perpétuellement à battre sa coulpe, filant sa repentance à longueur de célébrations de mémoires rivales en bisbille, et fondant au final des alliances contre-nature avec les mouvements les plus réactionnaires sur l’échiquier socio-politique... Paumés les « pomos » ? Notre point de désaccord portera surtout sur la réduction opérée par l’auteur qui ramène la pensée postmoderne polymorphe et pas forcément perverse, à sa caricature ou au seul versant « révisionniste » voire « délirant » qui en est ici présenté notamment en fin d’ouvrage.

La question de fond revient à celle-ci : la critique de la modernité est-elle soluble dans celle du capitalisme ? Malgré l’intérêt de nombre d’arguments de Vidal, il ne sous paraît pas possible de faire du capitalisme le seul -mauvais- objet du discours critique ou son seul référent. C’est pourtant l’enjeu de l’attaque de Vidal. Pour l’auteur il apparaît que l’une se ramène inéluctablement à l’autre, le reste devenant simple bavardage réactionnaire ou révisionniste. En dernier ressort, les combats sociétaux si diffractés, se ramènent au schéma marxien de l’exploitation à base sociale et économique. Dire autre chose serait ici pure veulerie. Vidal s’en prend aux « paumos » pour leurs attaques d’une rationalité qui a besoin d’être revigorée pour ne pas être synonyme d’oppression coloniale, d’un universalisme qui ne peut se ramener à un simple désir de domination, d’un pensée occidentale qui n’a pas été depuis son aube un simple instrument d’asservissement mais de libération. En quoi nombre de « postmodernes » non radicaux seraient sans doute d’accord pour sauver le principe de raison mais, dans la foulée antécédente des partisans de la Théorie critique, continueraient à en signifier l’ambivalence, les contradictions, les apories. Nul doute que le retour aux Lumières prôné par Vidal, croise aussi sur des thèmes très précis les préoccupations de certains de nos intellectuels taxés justement par certains de "nouveaux réacs" (selon la sémantique de l’ouvrage de D. Lindenberg qui suscita une forte polémique).

Le propos de Vidal parasité par la prise en considération d’un postmodernisme réduit à sa caricature, à son "idéologie", paraît à terme fragiliser les points de pertinence au demeurant multiples de sa thèse. Alors le postmodernisme, pur simulacre ? Nous reprendrons quant à nous ces propos de S. Malpas selon lequel, suivant JF.Lyotard et E.Laclau (théorien marxisant du postmodernisme) : "le mouvement postmoderne n’est pas simplement un mouvement au-delà du moderne, mais plutôt un mode de critique qui lui est immanent. Il ne donne pas de réponses terminales pas plus qu’il n’institue de grands récits alternatifs. Mais le postmodernisme dans l’art, dans la pensée, dans la culture, tend plutôt à révéler les fractures et les silences qui ont toujours fait partie des grands récits, tend plutôt à mettre à jour la violence inhérente à la pensée fondationnelle imposant ses catégories sur le monde réfractaire de l’expérience, cela afin de trouver les moyens de redonner la parole à ces sujets ou à ces aspects de la subjectivité dont l’unicité fut occultée ou réduite au silence par les totalités discursives de la modernité". Loin de préparer le terrain à la barbarie, "le" discours postmoderne - et non sa vulgate radicale ou son ersatz idéologique... - apparaît bien au contraire comme étant le témoin plausible d’un possible sursaut éthique, d’une résistance éventuelle à la dimension disciplinaire et normalisante d’une société qui contrairement aux apparences - n’en déplaise à G. Lipovetsky - ne s’est en rien amendée mais renforcée. Il constitue encore plus qu’il ne paraît, un point d’arrachement encore disponible aux pièges clôturants de la modernité, et de ses réactualisations contemporaines, de ces "totalités" sur le retour dont certaines, infâmes, ne sauraient être neutralisées par un simple recours à une rhétorique datée, d’un quelconque grand récit. Alors que la psychiatrie contemporaine aspire dans la foulée d’un mouvement regrédient inquiétant, à une objectivation maximalisée, et tente de refonder une légitimité épistémologiquement brinquebalante sur la constitution d’une mimesis expérimentale, ou d’un "simulacre" de scientificité, les postmodernes invitent au dégrisement et rappellent parfois non sans une ironie mordante, non sans un esthétisme cynique, l’extrême fragilité, l’extrême contingence de l’humain : point aveugle des grands récits...et de ce petit récit spécifié par son hyponarrativité-même, constitué par cette version contemporaine du discours psychiatrique qui a le vent et le... pouvoir en poupe. Tout ceci méritant un développement que nous tenterons de reprendre ailleurs...

*On regrettera en passant et à quelques exceptions près, l’absence de références des citations, ou celle d’un appareil bibliographique même succint.

Frank BELLAICHE

Jordi VIDAL - Servitude et Simulacre, ALLIA, 2007, 141p.

BIBLIOGRAPHIE :

1 - Opéra Chymica, éditions Dérive 17, 1981

2 - Révélations sur l’état du monde, éditions Dérive 17, 1984

3 - Résistance au Chaos, éditions Allia, 2002

4 - Traité du combat moderne : films et fictions de Stanley Kubrick, éditions Allia, 2005



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