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REVUE DE PSYCHIATRIE

Noirs américains et postmodernité

ou évidence intemporelle
jeudi 10 octobre 2002.
 
Les noirs américains avaient typiquement un taux de suicide inférieur à celui des autres groupes ethniques.
Société
Noirs américains et postmodernité

Les noirs américains avaient typiquement un taux de suicide inférieur à celui des autres groupes ethniques. Les vingt dernières années témoignent d’un changement dans cette situation, surtout en ce qui concerne les jeunes noirs américains âgés de quinze à dix-neuf ans (National Center for Injury Prevention and Control, Mortality Statistics, 1998, Atlanta, GA). Actuellement, ces adolescents de sexe masculin sont tout aussi candidats au suicide que leurs pairs blancs. Les recherches menées sur ce phénomène sont restées en grande part inabouties et les diverses interventions pour prendre en charge ce problème sont restées sans effet.
L.A. Willis et al., se sont principalement appuyés sur l’ouvrage classique de Durkheim sur le suicide et sur les théories sociales postmodernes pour fournir une explicitation sociogénétique de l’augmentation du taux de suicide dans cette frange de la population américaine. La postmodernité est décrite selon quatre traits constituants essentiels, du point de vue des auteurs : la démantèlement des institutions, la diminution de l’esprit de collectivité, la perte de normativité et de solidarité, l’accroissement des risques individuels de stress.
LA Willis et al., de supposer que la postmodernité fragilise typiquement les liens entre individu et société, et donc accroît la vulnérabilité à la dépression, à des pathologies connexes (toxicomanies) et au suicide. Les noirs américains seraient plus vulnérables parce qu’ils sont concentrés dans des zones plus pauvres, de faible développement, avec des institutions que la postmodernité a rendues déliquescentes et qui n’assurent plus leur fonction usuelle d’étayage social contenant (famille, religions , communautés) et protégeant l’individu de facteurs de risques sociaux. La principale raison à l’origine de l’augmentation du taux de suicide dans cette population est donc rapportée à l’impossibilité des institutions d’ offrir un cadre protecteur à la souffrance psychologique.
La critique dressée par les auteurs sur la fragilisation du lien social avec ses conséquences néfastes pour l’individu, à partir du référent " postmodernité ", n’est pas sans évoquer dans leurs grandes lignes celles de Marx ou des théoriciens de l’école de Francfort à partir de prémisses théoriques différentes.
La question qui se pose est de savoir si le référent postmoderne n’est pas, d’une certaine manière, un artéfact théorique, permettant de faire l’économie d’une remise en question, de la question politique. Au fond, et c’est ce que l’on a souvent reproché à la pensée étiquetée postmoderne, ce type de discours n’est-il pas pris dans la double contrainte de la dénonciation et de la résignation, ne permettant pas de penser un dégagement possible de ce qui s’énonce finalement comme une évidence indépassable de notre temps…

Lydie Fraisse
Octobre 2002

Willis LA, Coombs DW, Cockerham WC, Frison SL. LesReady to die : a postmodern interpretation of the increase of African-American adolescent male suicide.
Soc Sci Med 2002 ;55:907-20.
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