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REVUE DE PSYCHIATRIE

Génétique et culture

La culture occidentale au risque de la génétique

La culture occidentale serait entraînée dans un processus de "généticisation"
mardi 26 mars 2002.
 
Selon H.A.M.ten Have, le savoir et la technique génétique pourraient ne pas être moralement neutres, et le passage du concept scientifique à l’application technique n’est pas nécessairement inclus dans le développement du concept.
GENETIQUE ET CULTURE

La culture occidentale serait entraînée dans un processus de généticisation

Selon H.A.M.ten Have, le savoir et la technique génétique pourraient ne pas être moralement neutres, et le passage du concept scientifique à l’application technique n’est pas nécessairement inclus dans le développement du concept.

Il y a une pensée diffuse du tout-génétique, sous tendue par un essentialisme génétique qui rend compte du gène devenu icône culturelle, entité cruciale, cause ultime, chargé de donné la clef de l’identité, des comportements et des relations sociales. L’auteur, à la suite de A. Lippman (1991), avance le concept de généticisation, fabriqué pour décrire les mécanismes d’interaction entre la médecine, la génétique, la société et la culture. La culture occidentale serait profondément entraînée dans un processus de généticisation. La génétique représente une transformation potentielle de la compréhension de l’humain et de son existence. Si elle est une voie pour comprendre le monde, sa praxis est une voie pour imaginer le futur. Mais elle est peut-être aussi l’occasion de réapparition de la métaphore mécaniciste du discours médical sur le corps, avec, en lisière, l’espoir de " l’homme parfait ". Pour H.A.M.ten Have, un " futur généticisé " est possible s’il y a consensus sur deux éléments du débat actuel : celui de la neutralité morale de la clinique génétique et celui de l’idéal de la responsabilité individuelle. Dans ces seules conditions réunies, la médecine prédictive tendra à culpabiliser et responsabiliser les sujets en enjoignant à l’individu de prévoir aussi tôt que possible sa vie dans le futur proche et lointain, sous la pression des institutions sociales, et des compagnies d’assurances... La destinée collective de l’humain dans les sociétés occidentales pourrait alors être profondément généticisée.

Pour une approche biocritique ?

Comme le rappelle l’auteur, la thèse de la généticisation évoque celle de la médicalisation culturelle, qui a fleuri à la fin des trente glorieuses, notamment aux Etats-Unis avec les travaux d’Ivan Illich, ou en France avec ceux de Michel Foucault. Le concept de généticisation se voit d’ailleurs parfois décrié sur les bases du débat des années 1970. Pourtant, il ne s’agit pas d’un simple revival.

Pouvoir et savoir : retour sur le biopouvoir

Néanmoins, souligne l’auteur, la thèse de la généticisation s’inscrit, il est vrai, dans le frayage de celle qui dénonçait l’étendue du pouvoir médical. A l’époque du clonage et de l’arrêt Perruche, et devant les risques de " domestication " de l’humain que la nouvelle donne génétique introduit (P. Sloterdijk [1]), il n’est pas inutile de se rappeler le discours de M. Foucault critiquant la médecine comme " technologie politique des corps " au service d’une technique plus vaste de normalisation sociale. La médicalisation culturelle était donc pensée sur le registre d’une vaste entreprise de coercition et de contrôle social. Si l’on admet plutôt aujourd’hui que cette critique était quelque peu abusive, faisant fi d’un certain réalisme, comme du gain d’autonomisation et de libertés de la personne permis par les avancées de la science médicale, la question génétique vient raviver dramatiquement cette critique sur des bases probablement moins idéologiques, et prend à rebours toute normativité à une époque qui accepte toute forme de dérégulation qui puisse favoriser le... marché.

Néophrénologie  : l’avenir de la psychiatrie ?

Les biotechnologies ont une portée totalisante sur l’humain : l’intimité psychique n’y échappera pas. Le champ de l’intimité en lui-même est réduit en peau de chagrin par le biais des technologies, des réseaux de communication et des objets mercantiles ventant l’impersonnalisation du désirable.

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Le désir tend à échapper à la sphère privée, du sujet désirant, branché sur l’économie rhizomatique du désir grégaire des masses, nourri par la publicité. A la transparence des egos socialement promue par nos machines à influencer télémédiatiques, à la galvanisation de l’espace public soumis aux acquéreurs de tous poils, ont déjà répondu, coté science, ceux qui pensent lire les " maladies de l’âme " sur des tranches de scanner, quand d’autres lorgnent sur les avancées de la biologie moléculaire qui leur dira le lieu de résidence du " couac " psychique. Le spectre d’une néophrénologie hante désormais la psychiatrie, mais avec des armes bien plus efficaces que celle des vieux clichés de l’anthropologie de papa. Et la néophrénologie a même des moyens réthoriques plus que théoriques, pris dans les combles d’une philosophie du corps, qui a résolu le mind/body problem en réduisant le mind au body, et la pensée à des items. " La réalité de l’esprit est un os " écrivait ironiquement l’auteur de la Phénoménologie de l’esprit, à propos de la science de Gall... L’os est devenu molécule. Cata-combles... La génétique tombe ici à point nommé pour fourbir de nouvelles armes contre les " corps " individuel et social en voie de biotechnicisation. Résister à cette machination infernale, suppose de pouvoir provoquer quelque sorte de bug éthique entre la puissance du savoir génétique et l’acte de son pouvoir technique, dans la mesure ou la génétique engage notre devenir civilisationnel. Acte devenu presque impensable ou héroïque...

L’ère du Post humain

Après la bombe atomique, la " bombe génétique ", après la mort du Créateur, celle du procréateur, s’exclame, pessimiste, Paul Virilio [2], ...pour lequel la pensée bioéthique ne ferait que " préparer avec sollicitude l’espèce humaine à sa propre disparition ". L’engineering génétique et toutes les biotechnologies nous portent effectivement au seuil d’une mutation anthropologique dont la bioéthique fait semblant d’ignorer la dynamique. ADNLa fin des grands récits, la métamorphose de la narrativité soulignée par Jean-François Lyotard, sur fond de révolution de nos médiums textuels, qui caractérise la condition postmoderne, accouche désormais de manière chaque jour plus évidente avec les trouvailles génétiques, de l’homme virtuel. L’heure du post humain est en train de sonner avec la promotion du seul Texte qui compte, le texte moléculaire de l’ADN.

Vers un devenir clefs en main ?

Des simples politiques aux idéologues scientistes, des sociobiologistes des années 1980 aux Docteurs Mabuse actuels, le devenir semble désormais à portée de main de lecture et de relecture organisée par la science, en dehors de toute scolastique probabiliste. Pour la question du devenir, les récits religieux justement offraient la voie de la Révélation et du questionnement ; maintenant ou demain, le devenir semble offert à la Réponse d’un Fatum façonné et refaçonnable dans les mailles de notre code génétique, au delà de toute anticipation phobique du risque d’une nouvelle mouture d’eugénisation sociale, dénoncé par certains biologistes [3]. Bref, il nous faut un bug... pour échapper à la " simulation génétique du vivant " selon l’expression de J. Baudrillard [4]...

Bibliographie

1.Sloterdijk P. L’heure du crime à l’âge de l’œuvre d’art. Actes sud 2001.
2.Virilio P. Ce qui arrive. Galilée 2002.
3.Neuman-Held E.M. Can it be a "sin" to understand disease ? On "genes and eugenics" and an "unconnected connection". Medecine. Health Care and Philosophy 2001 ;4:5-17.
4.Baudrillard J. L’échange impossible. Galilée 1999.

H.A.MJ. ten Have. Genetics and culture : The geneticization thesis. Medicine, Health Care and Philosophy 2001 ;4:295-304.

Frank Bellaïche

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