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REVUE DE PSYCHIATRIE

La Psychanalyse en Amérique

Entretien avec OTTO KERNBERG

mardi 30 mars 2004.
 
La psychanalyse en Amérique : Otto Kernberg.

SINISCALCO-BENVENUTO : Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de la psychanalyse américaine ?

O. KERNBERG : La psychanalyse américaine s’est beaucoup identifiée à l’Ego-psychology, une approche qui a dominé la psychanalyse américaine entre les années 1940 et 60. Cette approche s’est développée à la suite d’Anna Freud et de ses partisans, et était représentée en Amérique par Hartmann, Kris, Loewenstein, Rapaport, Erikson et plus tard par Jacobson et Mahler, les géants de la psychanalyse américaine. Des psychanalystes isolés travaillant dans ce pays furent influencés par les écoles anglaises de Balint, Winnicott et Fairbairn, celui que l’on a dénommé le Middle Group d’un coté, et par l’école de Mélanie Klein de l’autre. Cette dernière a créé un pôle opposé à l’école d’Anna Freud, et le « Middle Group » fut ainsi dénommé parce qu’il se trouvait entre les deux. Mais au delà de ces influences isolées, la pensée de l’Egopsychologie aux USA avait un quasi monopole. L’animosité tenace en Angleterre entre l’école d’Anna Freud et celle de Mélanie Klein, s’est transplantée aux USA, où le groupe d’Anna Freud finit par dominer totalement.
Cela changea sous l’influence de Heinz Kohut, qui donna naissance à la Self psychology, "psychologie du Self", qui remit en cause nombre de principes théoriques et techniques de l’Egopsychologie. Malgré le fait que cette orientation a toujours été minoritaire, son influence fut très importante, parce qu’à la différence des précédentes divisions survenues au sein même de la psychanalyse dans ce pays, qui conduisirent à une séparation totale de certaines écoles du courant dominant de l’Egopsychologie, le groupe de Heinz Kohut resta au sein de l’Association Psychanalytique Américaine (APA).
La plus importante association de psychanalyse aux USA, l’APA, regroupait entre trente et quarante instituts et des sociétés de psychanalyse dans diverses villes, et était aussi presque exclusivement composée de médecins. Cela résultait de la décision prise en 1938 de l’Association Psychanalytique Internationale (API) de donner à l’APA les droits exclusifs pour la formation dans le pays ; un droit qui a été limité en pratique aux médecins. Lorsque dans les années 1970, la psychologie du Self de Kohut resta au sein de l’APA, un monopole n’était plus guère possible, et d’autres courants importants ont commencé à se développer, et la psychanalyse américaine devînt multicentrée ; l’Egopsychologie, quoiqu’encore dominante, a commencé à intégrer quelques unes des tendances issues des autres écoles qui ont émergé.
Aux USA, une école psychanalytique culturaliste centrée sur les enseignements d’Harry Stack Sullivan (et de psychanalystes importants, parmi lesquels Otto Will, Harold Searles, Frieda von Reichmann, Edith Weigert, Karen Horney etc) a existé, se maintenant à des degrés variables de proximité ou de distance du courant américain dominant, mais constituant un groupe véritablement distinct pendant des années.
Dans les années 1970, les idées de la psychanalyse culturaliste commencèrent à pénétrer dans le courant psychanalytique dominant, et il existe maintenant une psychanalyse dite « interpersonnelle", un courant important ancré dans l’école analytique culturaliste, mais influencé également par l’Egopsychologie et par les théories anglaises Ces dernières ont aussi investi ce pays sous l’appellation générale de "théories des relations d’objet britanniques" et se réfèrent à la fois aux écoles de Mélanie Klein et de Winnicott. Ainsi dans la psychanalyse américaine existe aujourd’hui une ouverture théorique et technique sur toutes ces orientations.
La psychanalyse française est encore relativement absente ou peu connue - aussi bien l’école lacanienne, que les sociétés psychanalytiques françaises qui, à la différence de Lacan, restèrent au sein de l’API, et en réaction à Lacan, développèrent une approche très particulière. Celle-ci, malgré quelques influences issues des écoles anglaises, est surtout organisée autour de ses cliniciens et théoriciens français éminents (soit Didier Anzieu et Jean Laplanche), mais est encore assez inconnue aux USA. Font figure d’exception les travaux d’André Green, de Janine Chasseguet-Smirgel (qui a contribué à l’étude de l’idéal du moi, de la perversion et du développement précoce) et de Joyce McDougall. L’attitude américaine demande clarté et précision, d’où les critiques très virulentes et le rejet en général des idées de Lacan, dont les écrits sont la plupart du temps résolument obscurs. Mais selon moi, quelques unes des idées de Lacan sont très intéressantes, notamment ses contributions initiales, qui sont moins empreintes de cette mystification délibérée que l’on trouve dans son travail ultérieur. Ainsi, la tendance générale dans la psychanalyse actuelle est celle d’une ouverture théorique, et d’un enrichissement à partir des différences, plutôt que celle des discussions dogmatiques du passé.

SINISCALCO-BENVENUTO : Avec quel courant d’origine anglaise, la psychanalyse américaine a-t-elle un lien particulier ?

O.KERNBERG : Depuis 1985, l’approche kleinienne, qui fut totalement rejetée par l’Ego-psychologie, et tendait à être considérée comme anti-américaine, a suscité un intérêt croissant, tout comme les idées du groupe indépendant, la mouvance autour de Fairbairn et Winnicott. Winnicott est accepté aujourd’hui largement, de telle manière qu’au travers de ses contributions à l’analyse des enfants, la théorie des relations d’objet a été intégrée dans la psychanalyse américaine. L’approche kleinienne est encore peu enracinée [en 1995] et a peu de partisans, même si quelques idées kleiniennes ont été incorporées, particulièrement par ces psychanalystes américains travaillant avec des patients plus gravement malades ayant des troubles sévères de la personnalité, et dont la régression importante dans le transfert illustre quelques uns des mécanismes primitifs que Mélanie Klein et son groupe ont explicité et enseigné.
Les idées d’auteurs comme Wilfred Bion, Herbert Rosenfeld, Hannah Segal et Betty Joseph commencent maintenant à faire leur apparition aux USA. Des contacts croissants de la communauté psychanalytique internationale ont permis aux théories des relations d’objet, et à la pensée psychanalytique européenne et latino-américaine, d’être mieux connues.
Les contributions analytiques italiennes, espagnoles et portugaises, à de rares exceptions près, demeurent généralement inconnues, parce que ces langues sont affectées davantage que le français par la barrière linguistique. Une exception remarquable est l’étude italienne importante réalisée par Jacqueline Amati Mehler, Jorge Canestri et Simona Argentieri (La Babel de l’inconscient : langue maternelle, langues étrangères et psychanalyse. - P.U.F., Le Fil rouge, 1994. - 320 p.) sur l’influence des capacités pluri-linguistiques sur le processus psychanalytique ; l’inconscient dynamique s’organise apparemment en parallèle au sein de chacune des langue qui a été traduite. Mais l’intérêt porté à cette étude ici est pratiquement une exception qui confirme la règle.
Un autre auteur important, Ignacio Matte Blanco (chilien d’origine devenu italien), est revendiqué par un petit groupe mais de fidèles partisans dans ce pays. Les contributions importantes des pays scandinaves, germanophones et latino-américains sont, elles, très peu connues.
Ainsi, la psychanalyse dans son développement a souffert de ces barrières linguistiques. L’anglais a été plus qu’une lingua franca, et a réellement été une langue monopolistique. Et l’une de mes intentions en tant que président de l’API (Association Psychanalytique Internationale) est de renforcer les traductions des autres langues vers l’anglais, afin de promouvoir la présence de la pensée analytique européenne et latino-américaine en Amérique du Nord.

SINISCALCO-BENVENUTO : Dans les champs scientifiques, l’anglais est la langue utilisée par tout le monde. Pourquoi n’est-ce pas le cas au sein de la communauté analytique ?

O. KERNBERG : La grande majorité des psychanalystes a été constituée de professionnels qui avaient une pratique privée, et seule une minorité s’est activement investie dans les centres universitaires ou les centres de recherche, dans lesquels cette fonctionnalité de l’anglais est prise en compte. Ainsi, de nombreuses publications psychanalytiques utilisent seulement leur langue d’origine, et nombre de psychanalystes ne parlent pas l’anglais. Mais un autre problème de taille est une certaine réticence de la part des psychanalystes anglophones à apprendre les langues étrangères. Cela est en train d’évoluer, mais pas suffisamment rapidement.

SINISCALCO-BENVENUTO : Une idée très répandue parmi les psychanalystes européens consiste à mettre en cause la psychanalyse américaine pour son conservatisme politique et sa propension à vouloir adapter les patients à leur environnement social et à des idéaux conformistes. Cette accusation est-elle justifiée ?

O. KERNBERG : Elle l’est partiellement : la première génération de l’Egopsychologie de ce pays (Hartmann en particulier) insistait, théoriquement et techniquement, sur l’adaptation et sur l’environnement, sur une psychanalyse devenant une psychologie générale, sur les fonctions adaptatives de l’appareil psychique pour l’individu, et sur les fonctions adaptatives des opérations défensives. La psychanalyse devint très en vogue aux USA, se répandant au sein des universités et des département de psychiatrie dans les années 50 et 60 ; cela généra une atmosphère conservatrice au sein des instituts analytiques, et une tendance favorisant l’adaptation aux normes culturelles de la société. Mais l’accusation est en fait partiellement fondée. Quelques psychanalystes américains critiquèrent fermement cette tendance, s’intéressant davantage à la nature révolutionnaire de la connaissance de l’inconscient. Au sein même des approches psychanalytiques théoriques et techniques, il y avait des contre-courants : Margaret Mahler, Edith Jacobson, Arthur Fennikel, et Hans Loewald à partir d’un point de vue existentiel différent, ont tous critiqué cette mouture adaptative de la psychanalyse américaine. Aujourd’hui, l’approche est moins conformiste, la psychanalyse interpersonnelle, en particulier, remet en question l’adaptation conformiste, soulignant l’importance de la subjectivité et de l’inter-subjectivité ; et les psychanalystes kleiniens insistent sur l’importance des manifestations primitives de la libido et des pulsions agressives. Ainsi, le conservatisme n’a jamais été aussi absolu et aussi complet par exemple, que celui que l’on peut repérer dans la critique lacanienne ou dans la contre-culture critique de 1968.

SINISCALCO-BENVENUTO : Depuis les années 1930, quelle a été la relation entre la psychanalyse américaine et la psychiatrie ? Est-ce que la mutation contemporaine de la psychiatrie dans le sens d’une approche plus biologique et neurologique a influencé les pratiques et les théories des analystes dans ce pays ?

O. KERNBERG : Il y a eu d’importants changements dans le climat psychiatrique général. La psychiatrie américaine a toujours tendu à privilégier les aspects psycho-sociaux du fonctionnement psychologique et des maladies psychiatriques. La neuropsychiatrie pure, la tradition organiciste de l’Europe, n’a jamais pu s’établir solidement ici à cause de l’optimisme américain foncier : la possibilité de changer les gens, la fonction déterminante de l’environnement, tout cela a été souligné par la psychobiologie d’Adolf Meyer et ses partisans. La psychanalyse se construisit sur cette base, et « envahit » les USA dans les années 30, devenant très puissante dans les universités, les cercles psychiatriques et culturels des années 40 et 50, non seulement en raison de sa prise en compte de l’inconscient psychologique au détriment des déterminants biologiques, mais aussi en raison de l’importance qu’elle accordait à la subjectivité, à l’approche existentielle de la maladie psychologique, et de sa relation culturelle avec les courants surréalistes anti-objectivistes dominant les deux culture européenne et américaine à la fin de la seconde guerre mondiale. La psychanalyse influença fortement la psychiatrie américaine au point que dans les années 60, les départements et les institutions psychiatriques dominantes à Harvard, Yale, UCLA et même à John Hopkins sous John Whitehorn, etc., avaient tous une orientation psychanalytique très marquée. A un moment, la Fondation Menninger, une institution psychiatrique privée qui représentait le véritable cœur de la psychanalyse dans son courant egopsychologique, formait près de 8% des psychiatres sur tous les Etats Unis. Ainsi, la plupart des départements de psychiatrie étaient sous le leadership soit de psychanalystes soit de psychiatres très favorables à la psychanalyse.
Cela changea dans les années 70, d’abord progressivement et puis radicalement, et le balancier est arrivé à l’autre extrême dans les années 80 et le début des années 90. Maintenant, nous sommes en train de revenir à une position plus équilibrée et le balancier est déjà en train de revenir au centre. Une première raison majeure pour ce changement : la psychanalyse avait surestimé ses prétentions relatives à l’étendue de ses connaissances et de ses succès thérapeutiques. La psychanalyse avait surtout considéré les symptômes névrotiques, la pathologie du caractère, les pathologies psychiatriques relativement légères, alors qu’elle ne pouvait pas aider fondamentalement les patients les plus sévèrement atteints, les psychotiques chroniques, les patients atteints de retard mental ou de troubles organiques, qui constituaient un nombre très conséquent des malades hospitalisés dans les institutions étatiques. De plus, le développement de la psychiatrie biologique, et en particulier de la psychopharmacologie - en raison des résultats positifs obtenus par le traitement psychopharmacologique de la schizophrénie chronique, de la psychose maniaco-dépressive, et ultérieurement de la dépression et de l’anxiété à tous les niveaux - permit de réintégrer des milliers de patients au sein de la société. Ainsi les développements de la psychiatrie biologique ont stimulé les départements de psychiatrie et les chercheurs, et obtinrent une très forte résonance. En plus, les instituts psychanalytiques devinrent très conservateurs, rigides et dogmatiques, coupés de l’université, et pris en quelque sorte le rôle de l’adversaire de la psychiatrie biologique. La psychiatrie biologique fut ainsi au début difficilement acceptée, mais quand elle finit par triompher, cela conduisit au rejet et à l’isolement de la psychanalyse, qui fut pratiquement éliminée en tant qu’enseignement jusqu’ici dominant de la plupart des départements de psychiatrie dans le pays aux alentours de la fin des années 80. Au même moment, l’internat et l’enseignement psychiatrique se tournèrent de plus en plus vers la psychiatrie biologique, finissant par délaisser la psychanalyse. Ainsi la conjonction de nouvelles découvertes en psychobiologie, la nature de la population de patients ignorés par les efforts psychanalytiques, et le conservatisme des instituts analytiques durant toutes ces années, tout cela conduisit à une diminution progressive de l’influence de la psychanalyse à l’université et en psychiatrie.
A ce stade, la situation a retrouvé un certain équilibre : les meilleurs lieux d’enseignement en psychiatrie sont conscients du fait que vous ne pouvez pas négliger l’aspect psychodynamique, le fonctionnement psychologique normal. Selon moi, la neurobiologie et la psychanalyse sont deux sciences de base de la psychologie normale et pathologique, et elles sont mutellement enrichissantes ; éliminer complètement l’une d’elles appauvrirait considérablement le champ de la psychologie. La limite entre le mental et le physique est l’aspect le plus intéressant non seulement de la psychologie mais aussi de la psychiatrie. Et ainsi, la psychanalyse est maintenant et progressivement en train d’être reconnue comme un aspect hautement spécialisé de la psychologie normale et pathologique, et non comme une science dominante qui peut incorporer toutes les autres : la même chose est vraie pour la neurobiologie. Une autre conséquence de ce changement en psychiatrie a été la diminution d’intérêt des psychiatres vis à vis de la formation psychanalytique. Ainsi, après l’intérêt considérable que suscita la psychanalyse dans les années 50 et 60 il y eut une diminution dramatique du nombre de psychiatres entamant une formation psychanalytique.

SINISCALCO-BENVENUTO : Jusqu’à ces dernières années, l’APA n’acceptait que des psychiatres pour l’accession à la formation délivrée par les instituts ; l’APA fut contrainte d’ouvrir ses portes aux futurs analystes non médecins, après seulement qu’un jugement fut prononcé en 1989. Pensez-vous que cette vieille politique, qui promouvait une médicalisation complète de la psychanalyse - contrairement à ce que Freud lui-même croyait - a amélioré la qualité de la psychanalyse américaine, ou l’a plutôt desservie ?

O. KERNBERG : Après les années 80, les instituts analytiques se sont davantage intéressés ici à la transmission qu’aux psychiatres. Aux USA, des instituts puissants inspirés et dirigés par des psychologues cliniciens ont développé leur propre mode d’enseignement et de pensée psychanalytique, instituts qui avaient été exclus de l’API en raison de l’accord de 1938 entre l’API et l’APA, qui donnait l’exclusivité des droits en matière de formation à l’APA aux USA, et l’exclusivité des droits pour y devenir membre de l’API. Ces instituts importants et créatifs ayant remis en cause ce processus légal et tristement célèbre gagnèrent la bataille, ouvrant ainsi la possibilité de devenir membre de l’API et des instituts rattachés à l’APA, aux psychologues en formation. Ceci a été un développement très positif.
Je me sentais personnellement critique quant à l’exclusion a priori des psychologues de la formation analytique, la raison étant que le niveau de formation des psychologues cliniciens dans notre pays est excellent, probablement avec la meilleure formation dans ce domaine au monde, non seulement du point de vue des compétences cliniques, mais aussi de celui de la méthodologie de recherche, qui n’est pas enseignée de manière intensive dans les universités de médecine. Les internes en psychiatrie s’intéressèrent encore une fois à la psychanalyse pour compléter leur formation, et cela contribua à rééquilibrer et renouveler l’intérêt dans la formation psychanalytique de la part des psychiatres en formation, au moins dans certains centres psychiatriques d’envergure, comme on peut le constater très clairement à New York. Les psychanalystes américains redoutaient que cette ouverture faite à la psychologie conduise à la démédicalisation de la psychanalyse. Mais d’autres champs de la médecine, où les psychologues font un travail de recherche considérable, comme la physiologie, la pharmacologie, la biologie, et dans les sciences médicales de base en général, ne se sont pas démédicalisés pour autant.
La relation entre la psychanalyse et la médecine dépendra de la valeur scientifique de la psychanalyse, de ses capacités à expliquer le fonctionnement et le développement psychique normal et pathologique. Si la psychanalyse à quelque chose de fondamental à apporter au niveau de la compréhension des domaines du normal et du pathologique, elle continuera à avoir un lien solide avec la médecine et la psychiatrie. La psychanalyse a besoin d’étendre ses relations avec la psychiatrie et la psychologie ainsi qu’avec les humanités, et de ne pas s’enfermer dans une spécialisation particulière, parce que la psychanalyse a des fonctions aux limites de beaucoup d’autres sciences ; par exemple, la théorie psychanalytique des pulsions et la neurobiologie des affects sont intimement liées. Traiter les patients en psychanalyse requiert de pouvoir faire des diagnostics différentiels avec toutes sortes d’états psychiatriques ou psychologiques, ce qui nécessite une relation étroite avec la psychiatrie. S’ouvrir aux non psychiatres ne démédicalisera pas le champ psychanalytique.

SINISCALCO-BENVENUTO : Quel est votre position sur le Manuel Diagnostique et Statistique en Psychiatrie ( DSM) auquel vous avez collaboré ? Pensez vous que le DSM IV a assimilé ou mécompris la contribution de la psychanalyse ?

O. KERNBERG : Le DSM III et le DSM IV ont positivement influencé le développement d’une délimitation et d’une définition uniforme et opérationnelle des symptômes psychiatriques majeurs. Mais c’est une classification d’intérêt inégal ; avec quelques domaines excellents et d’autres qui le sont beaucoup moins.
Malheureusement, le domaine le plus pauvre dans le DSM III et IV est celui qui touche aux troubles de la personnalité et aux névroses symptomatiques - domaine dans lequel la psychanalyse à le plus à dire. Le DSM veut classer sur un mode descriptif les syndromes majeurs d’une manière a-théorique, quoique ce qui se dit a-théorique reflète bien souvent une théorie non reconnue sous-tendant un empirisme assez simpliste et un préjugé non reconnu contre la psychanalyse. Quelques unes de ses faiblesses significatives sont issues de ses velléités à démanteler la sémiologie et la classification psychanalytique, ici il y a un manque de pertinence clinique que la classification DSM a dans d’autres domaines. Le champ des troubles de la personnalité est particulièrement faible dans le DSM III ; le DSM IV a corrigé certains points faibles, mais en a d’autres.
Un certain temps sera nécessaire avant que le système DSM incorpore les connaissances psychanalytiques. Pour résumer, le DSM a eu des influences à la fois positives et négatives. Des efforts sont actuellement menés pour modifier et enrichir le DSM IV avec l’incorporation des découvertes psychodynamiques, et nous verrons des changements significatifs dans notre système de classification avec le temps que cela prendra en arrivant au DSM V et VI.

SINISCALCO-BENVENUTO : Quelles ont été les relations entre la psychanalyse américaine et les grands mouvements intellectuels des dernières décades qui ont d’une certaine manière relancé la psychanalyse, comme Erich Fromm, Herbert Marcuse, Christopher Lasch, ou les études marxistes, féministes, gay et ethniques ?

O. KERNBERG : La psychanalyse a été intimement liée à de nombreux courants culturels, et la méthodologie psychanalytique a été utilisée, à la fois ici et en Europe, dans une tentative de comprendre différentes cultures, incluant les sociétés dites primitives. Par exemple, Parin et Morgenthaler en Suisse ont étudié les tribus de l’Afrique de l’Ouest selon une orientation psychanalytique. Au même moment, il y a eu ce que je considère comme une tendance plus problématique à utiliser la psychanalyse comme un remède universel pour les conflits sociaux, culturels et politiques, ce qui, je le pense est utopique. Ce type d’optimisme culturel très américain, est représenté par Erich Fromm, quoique d’origine allemande. Ainsi, l’utilisation utopique de la psychanalyse a été mise en question et forme une partie de la critique de la psychanalyse américaine ciblant son aspect supposé trop adaptatif et conformiste. La psychanalyse a des liens avec l’existentialisme et le surréalisme. Ce lien a été relativement faible aux USA.
Herbert Marcuse a fait usage de l’approche psychanalytique pour mettre en question la nature répressive du système capitaliste, faisant de la sorte le lien entre les perspectives psychanalytique et marxiste. Bien sur, une approche très particulière de la contre-culture l’a conduit à parler d’une levée du refoulement de la sexualité ayant des effets de refoulement, qui se traduisait par une fuite hors de la conflictualité sociale, et il a mis cela en relation avec une approche révolutionnaire et utopique des développement totalitaires qu’il a repéré dans le capitalisme et dans le communisme. Il a été très critique vis à vis du régime russe comme tel, autant que de la démocratie occidentale. Les marxistes européens avaient une approche plus sophistiquée ; l’Ecole de Francfort en particulier a essayé de relier la pensée psychanalytique avec la conception socialiste, considérant la psychanalyse comme une science qui pouvait être intégrée dans ce qu’ils appelaient une « approche critique » du conflit social - l’influence de celle-ci s’est maintenue jusqu’à ce jour en France, en Allemagne et en Italie. Parallèlement, la tendance utopique a appliquer la psychanalyse aux sciences sociales a été une forte tentation en psychologie sociale. Des théoriciens psychanalytiques importants ont dénoncé les propensions adaptatives de la psychanalyse, et souligné que l’une des contributions fondamentales de Freud portait sur la nature enracinée, envahissante, inévitable, de l’agressivité chez l’individu et dans la société.
Des théoriciens français, spécialement André Green, se sont intéressés à l’importance de l’agressivité comme réalité humaine fondamentale qui opère de manière auto-destructrice au niveau de l’individu, des groupes et des nations. C’est une contribution probablement intéressante de la psychanalyse aux sciences sociales, et qui va à l’encontre de l’approche optimiste, sociale et psychologique, inspirée par le marxisme. En clair : la psychanalyse a fait d’importantes contributions en psychologie sociale, même si ses éléments marxistes ont été critiqués ces dernières années, particulièrement à la lumière de la déception suscitée par les régimes communistes. Et la psychanalyse a cependant d’importantes contributions à faire pour comprendre le développement des idéologies irrédentistes et sectaires inspirées par les tendances violentes, agressives comme celles qui avaient court sous le régime de Pol Pot avec ses meurtres de masse, avec le Sentier Lumineux au Pérou, ou les petits groupes religieux et sectaires dans ce pays, et enfin les groupes terroristes maoïstes en Europe et au Moyen-Orient.
La psychanalyse peut nous dire quelque chose de la psychologie de ces groupes, et de phénomènes sociaux importants où prévaut une violence intense - au sein même des villes de ce pays plus qu’en Europe. La psychanalyse a aussi été intégrée dans les théories eurocommunistes ; en France, Althusser a tiré son inspiration de Lacan. La critique incisive de Lacan vis à vis du style adaptatif de la psychanalyse américaine, la nature révolutionnaire de la psychanalyse comme telle, et la relation étroite de Lacan au surréalisme a permis à la gauche marxiste, notamment en France, de s’intéresser à la psychanalyse. Et Althusser, un théoricien majeur du parti communiste, a intégré la pensée lacanienne au sein d’une analyse psychanalytique de l’idéologie : l’idéologie capitaliste était constitutive du Surmoi infantile. Tout ceci tomba en désuétude avec la désintégration de la doctrine communiste en Europe occidentale. Bien sur, en Union soviétique tout ceci était complètement interdit ; pour l’anecdote, il y a actuellement un renouveau d’intérêt pour la psychanalyse en Russie et dans d’autres pays de l’Est européen.
Sur la question du féminisme. D’un côté, à la différence notable probablement de la plupart des autres sciences, plusieurs théoriciens majeurs de la psychanalyse furent des femmes : Mélanie Klein, Anna Freud, Edith Jacobson, Margaret Mahler, Clara Thompson, etc. Freud lui-même, dans sa remise en cause révolutionnaire de la moralité bourgeoise, a contribué au démantèlement théorique de la culture bourgeoise traditionnelle sous ses aspects patriarcaux. De ce point de vue, la psychanalyse a eu une orientation nettement favorable au féminisme. D’un autre côté, Freud a indubitablement été influencé par les conceptions conformistes sur les rôles masculins et féminins, et maintenu certaines positions qui ont été sérieusement remises en question par desanalystesféministes :parexemple,l’idéequeles femmes avaient un Surmoi moins développé que les hommes. Alorsque Freud décrivait les sentiments irrationnels d’infériorité des femmes, liées au fantasme de l’envie infantile du pénis, il a laissé une incertitude quant à l’importance à donner à ces fantasmes pathologiques, et quant à la limite à accorder à l’idée que toute sexualité était vraiment organisée autour du pénis. Cela a conduit à une critique très dure de la description opérée par Freud de la psychologie féminine, par des psychanalystes éminents, allant de Mélanie Klein et Edith Jacobson à tous les psychanalystes de l’école culturaliste, comme Chasseguet-Smirgel, ou Clara Thompson dans ce pays - l’ensemble des analystes principaux qui ont oeuvré à la compréhension de la psychodynamique féminine.
Ainsi au sein de la psychanalyse, le fond patriarcal traditionnel qui a influencé la pensée psychanalytique dans ses débuts, a rencontré une forte opposition de la part des théoriciens ultérieurs de la psychanalyse. Lacan, qui a soutenu avec vigueur l’idéologie féministe, a développé la notion d’un complexe d’œdipe archaïque qui a complètement reformulé quelques idées psychanalytiques sur le développement précoce et devint la base théorique du féminisme psychanalytique, particulièrement en France et en Allemagne, et dans une certaine mesure aux USA. Ainsi, il y a en général une confluence et une harmonie croissante entre les revendications féministes et la théorie psychanalytique. Bien sur, le féminisme englobe un large spectre de revendications allant des demandes pour l’égalité sociale, économique et culturelle pour les femmes, à la déclaration -par certaines théoriciennes lesbiennes extrémistes aux USA - proclamant une féminité autarcique, et pour laquelle toute relation sexuelle est un viol. Mais le courant majeur du féminisme arrive à composer avec une conception plus objective de ce qui est commun et différent dans les développements psychologiques afin d’envisager les relations entre les sexes, sans avoir recours à une idéologie de supériorité féminine qui se porterait en vis à vis de la psychologie patriarcale traditionnelle.
Ainsi, la psychanalyse a été très importante en fournissant une base clinique et théorique pour réévaluer les conceptions traditionnelles de la psychologie des femmes, la nature des relations entre les sexes, et les relations sexuelles elles-mêmes. J’ai moi-même essayé de rassembler quelques unes de ces études psychanalytiques dans un livre récent sur les relations amoureuses que j’ai publié en 1995.
La nature de l’homosexualité suscite actuellement une controverse importante dans la psychanalyse. Dans quelle mesure l’homosexualité est-elle une forme normale de développement sexuel comparable à celui de l’hétérosexualité, ou dans quelle mesure est-il toujours un développement pathologique : cela soulève la question des causes et des origines de l’homosexualité. Des études importantes se poursuivent et à la fois dans le champ de la biologie et celui de la psychanalyse, avec des opinions qui restent nettement divisées. Traditionnellement, la psychanalyse considérait l’homosexualité comme étant toujours pathologique. Actuellement, de nombreux psychanalystes pensent que l’homosexualité se déploie sur un spectre très vaste, avec des causes qui vont du biologique au psychologique, avec des degrés variés de combinaison chez chaque individu, et qu’en général, les causes psychologiques sont beaucoup plus importantes que les causes biologiques ; je suis d’accord avec cette perspective. Cliniquement, nous savons mieux maintenant qu’il n’existe pas seulement un seul type d’homosexualité, mais plutôt un large spectre allant de patients qui sont très malades, à d’autres qui sont pratiquement normaux, si vous excluez leur orientation sexuelle comme faisant partie de la définition du pathologique. Il y a des différences par ailleurs dans l’homosexualité des hommes et des femmes : chez les hommes, il y a une division plus nette entre les identités homosexuelles et hétérosexuelles, ce qui fait que chez l’homme la bisexualité est habituellement liée avec une pathologie de caractère significative. De manière contrastée, chez les femmes, il y a des transitions plus échelonnées entre l’homosexualité et l’hétérosexualité, un continuum qui rend plus facile de voir un groupe de femmes à un niveau transitionnel, avec rien de particulier si ce n’est une orientation flexible vers l’homosexualité ou l’hétérosexualité. Ce que je dis ici est simplificateur, les choses étant beaucoup plus complexes. Pourquoi cette différence entre les hommes et les femmes ? Là encore, nous n’avons pas de réponse définitive. Cela peut dériver des premières identifications. Quelques théoriciens de la psychanalyse pensent que cela peut provenir de la première identification de l’enfant avec la mère, expliquant que l’identité féminine sera plus forte que l’identité masculine. A la différence des hommes, à moins que ceux ci ne soient homosexuels, les femmes peuvent supporter leurs pulsions homosexuelles plus librement et sans s’en sentir menacées. Une autre théorie soutient qu’il y a des raisons culturelles qui sont issues de la société traditionnelle patriarcale qui tend à opposer fermement l’homosexualité masculine à l’infidélité féminine (en contraste avec la société matriarcale qui oppose infidélité masculine et inceste) - ce qui fait que l’homosexualité est tellement interdite et réprimée, que la transition entre homosexualité et hétérosexualité n’apparaît pas chez les individus masculins. Et dans ce champ toute recherche est influencée par des composantes idéologiques. La grande majorité des psychanalystes sent probablement encore qu’il y a des tendances biologiques et inconscientes à la bisexualité, et que l’individu devient orienté et fixé à une orientation homosexuelle ou hétérosexuelle dans les premières cinq années de la vie. Jusque là, la plupart des analystes seraient d’accord. Mais les avis sont nettement partagés entre les psychanalystes pour lesquels une définition de l’homosexualité implique toujours une pathologie psychologique, une résolution inaboutie des conflits et des enjeux de l’œdipe normal, et ceux, minoritaires pour lesquels l’homosexualité peut en elle-même être considérée comme une solution normale aux problèmes oedipiens tout autant que la solution hétérosexuelle. La position selon laquelle l’homosexualité est une variante normale est peut être représentée de manière plus importante aux USA. Le discours traditionnel selon lequel toute homosexualité est une pathologie qui doit être traitée et modifiée, est représenté par R. Socarides. Je suis tout à fait dans le fil de la position intermédiaire de Richard Friedman, qui insiste sur une approche à large spectre tenant compte des aspects aussi bien biologiques que psychodynamiques, et sur la tentative de laisser ouvertes les questions controversées jusqu’à ce que des informations plus amples soient disponibles, informations provenant à la fois de la clinique psychanalytique que d’autres champs de recherche.
Les questions ethniques. La psychanalyse peut contribuer à comprendre la psychologie des minorités ethniques, de la persécution et de la discrimination ethnique. Les contributions psychanalytiques - à la compréhension de l’idéologie, de la formation du surmoi individuel, de l’identification avec les groupes nationaux, sociaux racistes, religieux ou politiques, - et à la compréhension des phénomènes régressifs qui peuvent favoriser le clivage entre l’intérieur et l’extérieur du groupe et générer des tensions paranoïdes intenses et de l’agressivité dans le conflit, ne sont pas encore suffisamment explorées. Mais comprendre ne veut pas nécessairement dire contrôler. On peut bien sur appliquer la pensée psychanalytique à telle formation idéologique particulière impliquée dans certains groupes nationaux, sociaux ou ethniques, en la considérant comme une conséquence de leurs coordonnées socio-historiques singulières. Mais la contribution de la psychanalyse à l’étude des conflits sociaux ne devrait pas être interprétée comme une manière de résoudre les conflits, même si d’autres sciences peuvent utiliser cette contribution pour tenter de trouver des solutions. Ainsi, je ne sous estime pas le potentiel de la pensée psychanalytique, je suis conscient de la surestimation de ce potentiel, et de la déception que cela engendre nécessairement.

SINISCALCO-BENVENUTO : Y a t-il une relation ou un dialogue entre la psychanalyse américaine et d’autres formes de psychothérapie influente aux USA actuellement, par exemple, les psychothérapies cognitives, familiales, comportementalistes ou systémiques, l’analyse jungienne, les thérapies du New-Age etc ?
Est-ce que les psychanalystes se considèrent toujours eux mêmes comme l’élite aristocratique de la psychothérapie, ou sont-ils souvent intéressés par les contributions pratiques et théoriques émanant d’autres écoles ?

O. KERNBERG : La position contemporaine des psychanalystes américains est de considérer que la psychothérapie psychanalytique est de grande valeur pour les troubles sévères de la personnalité qui sont des contre-indications pour la psychanalyse au sens strict, ou pour des troubles légers qui peuvent bénéficier d’une psychothérapie d’inspiration analytique sans nécessiter une longue psychanalyse. La psychanalyse a suscité des techniques psychothérapiques. Mon groupe de recherche et moi-même avons depuis des années développé une psychothérapie psychanalytique pour des états borderline. En ayant recours à des procédures brèves, nous avons également appliqué ces psychothérapies psychanalytiques à la psychothérapie de couple et de groupe, à la thérapie familiale, et il est certain que ces procédures ont influé sur la psychothérapie systémique de groupe qui est basée sur la psychanalyse.
Il y a aussi des interférences croissantes entre psychothérapie psychanalytique, d’un côté et thérapie cognitive comportementale de l’autre, dans la prise en charge thérapeutique d’un groupe spécifique de patients. Par exemple, la recherche a montré que la thérapie comportementale dialectique et cognitive - une méthode particulière associant thérapie comportementale et cognitive- est très efficace chez les patients borderline suicidaires de manière chronique, qui cependant répondent aussi très bien à la psychothérapie psychanalytique. Les effets et les méthodes sont bien différents ; il y a un intérêt croissant pour soumettre à la comparaison les approches psychothérapiques afin de repérer le type de symptômes qui répondent ou qui ne répondent pas selon l’approche psychothérapique considérée, et de comprendre à travers quels mécanismes ces effets sont obtenus. La relation entre les écoles est en train de se développer, avec un élitisme théorique moindre, - "seule la psychanalyse vaut de l’or et les autres ne sont que des mélanges divers de second rang", et plus d’attention au fait qu’une psychothérapie psychanalytique aménagée, peut représenter un traitement de choix pour les patients. Ainsi, la psychanalyse comme technique a une énorme capacité pour générer des techniques psychothérapiques avec des individus, des groupes, des familles, et ces techniques sont en train de se développer dans différentes régions de ce pays, aussi bien qu’en Europe. Parce que nous en savons mieux sur les indications et les contre-indications, nous savons que certains troubles de la personnalité significatifs sont mieux traités par la psychanalyse.
On pourrait dire, que la psychanalyse représente une intervention thérapeutique majeure, qui doit être réservée à certains cas, mais qui peuvent obtenir une amélioration et un changement plus importants qu’avec n’importe quelle autre méthode de traitement. Le Projet de Recherche Psychothérapie de la Menniger Foundation, dirigée d’abord par le Dr Robert Wallenstein puis ensuite par moi-même pendant des années, a trouvé que là où la psychanalyse est une indication vraiment optimale, ses effets sont de très loin supérieurs à ceux des autres méthodes thérapeutiques.

SINISCALCO-BENVENUTO : Pourquoi la psychanalyse américaine s’est -elle intéressée spécifiquement au narcissime ? Est-ce parce que c’est la pathologie prévalente aux USA ?

O. KERNBERG : C’est en effet une pathologie prévalente, quoique j’ignore si elle l’est davantage aux USA que dans d’autres pays. Cela a été une évolution naturelle car l’Egopsychologie était très investie dans la pathologie du caractère, ce qui veut dire dans les troubles de la personnalité. Mon travail a contribué à aller un peu dans cette direction, mais des apports importants ont aussi été faits par d’autres auteurs du courant egopsychologique : Andy Reich, Edith Jacobson, Helen Tartakoff, Hermann Bandavals, etc. En tant que psychologue social, Christopher Lasch s’est servi de la théorie psychanalytique du narcissisme pour expliquer des aspects de la culture américaine, et a énormément contribué à en étendre le concept. Mais la relation exacte que l’on peut établir entre culture narcissique et pathologie narcissique individuelle n’est pas claire. Il est tentant de décrire certaines cultures en termes de pathologies du caractère, mais l’on doit garder à l’esprit l’idée que si le caractère peut être influencé par la culture, ces relations sont plus indirectes et complexes qu’il ne le semble à première vue. Par exemple, dire que l’époque victorienne, avec son refoulement de la sexualité, a produit une culture hystérique est une première approche satisfaisante, mais elle échoue à saisir la complexité de la sexualité liée à cette époque. Ou dire que la Russie tzariste avait une culture de personnalités dépressives peut dire quelque chose sur la psychologie russe, mais encore laisse de côté la complexité du problème. Il est certain qu’une société de consommation comme celle qui existe en Amérique, fait appel aux désirs narcissiques, mais de là à décrire la culture comme narcissique, revient à franchir un grand pas. Ainsi, il y a davantage de connexions complexes et indirectes entre le consumérisme américain et les personnalités narcissiques.

Entretien réalisé par Sergio Benvenuto et Raffaele Siniscalco en Juillet 1996 dans le bureau du Pr. Kernberg à la Cornell University, pour l’Encyclopédie Multi-Media des Sciences Philosophiques de la RAI - Radio Télévision Italienne.

Texte initialement publié dans le Journal of European Psychoanalysis,1995,7, et traduit de l’américain pour Psythere par Frank BELLAICHE. Le texte original est disponible sur le site du JEP : http://www.psychomedia.it/jep/number5/kernberg.htm



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